LA PROBLÉMATIQUE DE LA PLURALITÉ DES CULTURES ET DE L’INTERCULTURALITÉ

DANS LE CONTEXTE SUD-EST EUROPÉEN : UN REGARD DE MACÉDOINE

Liljana Todorova

          Ce travail propose une reflexion sur l’évolution des liens entre les populations dans le Sud-Est Européen à partir d’une double contiguité : d’abord, contiguité géographique (le voisinage) et historique, ensuite contiguité culturelle, intellectuelle, linguistique, coduisant à un dialogue interculturel implicite et à l’échange d’une pratique littéraire explicitement ethnograpfique.
          Quand on traite des liens entre les peuples des Balkans, c’est-à-dire du Sud-Est européen, le regard porté sur les décennies ou des siècles qui se sont suivis, peut permettre d’éclairer, dans le cadre des événements historiques de cette plularité de peuples et de cultures, une ancienneté des destins communs et individuels en même temps. On pourrait remarquer qu’il s’y sont également forgés et de facon durable et remarquable, des liens et des échanges tirés vers l’économie et la politique ou vers les rapports culturels, linguistiques, esthétiques, éthiques ou même stratégiques.
          Le contexte international contemporain caractérisé par l’évolution technologique accélérée, la mondialisation, les défis de la modernité etc., c’est-à-dire par la nouvelle réalité au sein de laquelle les sociétés doivent désormais évoluer et se  connaître mieux, élargie nécessairement l’ouverture des frontières et le développement des liens interétatiques. La communication qui s’y instaure prend une dimension interculturelle car, en réalité, c’est la compétence communicative qui fait appelle non seulment à la langue  mais aussi à des systhèmes culturels différents reflétant de nombreuses composantes (ethniques, religieuses, sociales ou modes de vie, traditions etc.).
          Dans le cadre conceptual de notre recherche, nous proposons à relever tout d’abord:

Quelques éléments de la problématique  envisagée


          Penser l’altérité - facteur majeur de l’identité - dans le contexte sud-est européen, s’avère complexe car entrer en contact avec une nouvelle culture suppose d’ envisager la pluralité des langues et des identités comme inséparables des cultures qu’elles véhuculent dans l’ouverture vers l’Autre. D’autre part, si l’on se réfère au syntagme connu  Se découvrir tout en  découvrant les autres, on verra que ce n’est pas une formule sans contenu : cette formule met en évidence que l’esprit d’ouverture conduit intuitivement vers l’enrichissement des connaissances relatives à sa propre culture par rapport à  celle d’autruit. Nous croyons qu’une telle approche peut être complétée par une étude comparative structurée des cultures maternelles/nationals d’une part et étrangère, de l’autre. Car, l’approche de la culture de l’autre par le biais de la comparaison a le mérite de susciter la reflexion d’interculturalité par laquelle l’on pourrait arriver à réduire les préjugés, les situations conflictuelles et les comportements de rejet qui, souvent, peuvent être générateurs de pulsions conservatrices, d’animosité ou d’intolérence.  Dans un  processus d’évaluation et de valorisation objectives, la  comparaison  peut nous aider à vérifier et à relativiser aussi notre propre systhème de références. De surcroît, lorsqu’on  possède des connaissances des langues balkaniques ou, en general, du Sud-Est européen, se fait sous-entend une  plus grande possibilité de mieux saisir les aspects culturels, sociaux, économiques ou meme familiaux des pays du voisinages ou de l’environnement. Connaître ces langues est aussi la meilleure manière de découvrir les facteurs historiques et socio-politiques ayant exercé un certain rapprochement culturel entre ces pays ou ayant contribué au développement de certains  phénomènes analogues dans leurs langues  ainsi que dans leurs créations littéraires.
          En partant de ces quelques préambules introductifs considérés comme fil conducteur à travers nos réfléxions liées à la problématique qui préside à l’objet de notre examen, nous nous bornerons à saisir et à faire ressortir, plus particulièrement, des traits distinctifs de la culture et de la littérature macédoniennes de même que  quelques parentés ou convergences avec les cultures balkaniques avoisinantes. Ce qu’il s’ensuit est donc :

Un regard  de Macédoine


          Les Balkans ont une longue, riche histoire, turbulente aussi et, dans certain cas, commune. Et, disons le tout de suite, parmi les pays balkaniques, la Macédoine a été la plus éprouvée par les conqêtes étrangères: le peuple macédonien a perdu son independence dès le début du XIe siècle, depuis le dépérissement  du royaume de Samuel et il lui a fallu une longue lutte pour que, après plusieurs siècles et, précisément  en  l’année 1945, après la  Seconde Guerre Mondiale, l’Etat de Macédoine se constitue comme l’une des six républiques de l’ex-Yougoslavie et, ensuite, en 1991 comme Etat indépendent. En effet, pour des raisons  d’ordre historique, dans cette partie centrale des  Balkans et, plus largement dans ces regions, se sont rencontrés des civilisations les plus diverses, héllène et romaine dans l’Antiquité, bysantine au Moyen-age, islamique à l’époque de l’Empire ottoman,  méditerranéenne aussi, qui ont laissé des traces matérielles et spirituelles indélébiles  dans le patrimoine culturel  traditionnel des peuples et des groupes ethniques de cet espace. On pourrait y ajouter, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, les contacts avec les grands mouvements philosophiques et esthétiques qui se retrouvent dans l’évolution des peuples de l’Europe occidentale de la nouvelle époque. Cette pluralité de cultures était potentiellement interactive et ouvrait la pratique et la  perspective  de communications multiples et mutuellement enrichissantes. Ne mentionnons, pour illustrer, que les interactions  qui se situent   au cours du XIXe siècle, période des années  de la renaissance (renouveau) nationale et culturelle dans plusieurs pays de la Peninsule balkanique, y compris la Macédoine et dont la plupart faisaient partie du même Empire ottoman d’alors : en Serbie, par exemple, avec comme initiateur Dositej Obradovitch, en Croatie avec Ivan Majuranitch, en Slovénie  avec Jernej Kopitar et Franczé Prechern, en Macédoine  avec Joakim Krtchovski et Dimitar Miladinov, en Bulgarie avec Paisij Hilendarski et Hristo Botev, en Grèce avec Rigas Fereos, en Albanie avec Konstandin Kristoforidhi, en Roumanie avec Nikolae Balcescu etc. Toujours à cette époque, se déroulaient parallèlement et presque partout à l’appui de ce renouveau national qui ne pouvait pas être alors que spiritual et politique à la fois, les mouvements révolutionnaires pour la libération. Avec sa problématique très complexe – politique, culturelle, éducative, religieuse, artistique, etc.,  cette époque a attiré l’attention de nombreux hommes savants de différents profils, philologues, linguistes, historiens,  critiques littéraires, historiens de la littérature, de l’art et de l’iconographie murale, ethnologues, hommes politiques et d’autres, qui ont réalisé des  recherches très importantes pour le développement des études balkaniques. C’est un travail qui continue toujours et constitue une bibliographie importante  rédigée dans de nombreuses langues. 
          Quand on approche de plus près la littérature et la culture macédoniennes sous l’aspect des intéractions poétiques en particulier, dans le cadre du Sud-Est européen, on doit avoir en vue qu’on amorce une réelle communication interculturelle, c’est-à-dire qu’on devrait faire simultanément une quête de soi, de l’autre et de l’oeuvre littéraire. Autrement dit, on devrait se définir dans les resemblances comme dans les différences.
          La littérature dans son ensemble obéit à une évolution - avait dit une fois Clémant Moisan de l’Université Laval, en parlant de l’écriture “migrante” au Québec. Evidemment, c’est le cas de toutes les créations littéraires dans le monde. En ce qui  concerne les littératures des pays balkaniques, comme le sort de ces peuples est, dans le plupart des cas, commun ou très proche, leurs évolutions littéraires nationales, quels que soient leurs traits et leurs particularités spécifiques, montrent le même intérêt  pour l’héritage culturel, la poésie populaire en particulier, et pour le trésor linguistique national.  Et, cette tradition nationale était  extraordinairement riche et constituait une très importante source d’inspiration. Comme un véritable élément phénoménologique cet héritage poussait les écrivains à veiller à l’actualistion de l’expressivité du discourse de l’oralité. Dans la littérature macédonienne, c’est le cas  de l’oeuvre d’un Grigor Prlitchev, d’un Konstantin Miladinov et Rajko Zinzifov ou dans les drames de Vojdan Tchernodrinski de même que dans la grande poésie de Kotcho Racin, fondateur de la littérature macédonienne contemporaine.

          L’intérêt des  écrivains  cède ensuite la place à des thèmes historiques et, suite à un traumatisme historique commun, ils se consacrent,  surtout dans le genre de la prose, à placer dans leurs oeuvres les traces, avant tout, de l’histoire similaire des peuples balkaniques à l’époque ottomane et de la Secpnde Guerre Mondiale. On peut y suivre parallèlement les rapports entre le temps mythique et le temps historique. Telle est l’expérience romanesque des écrivains de haut rang : Petar Petrovitch Njegos du Monténégro, Ivo Andritch de Serbie (Prix Nobel), A. Terzakis et Nikos Kasantzakis de Grèce, Ismail Kadaré d’Albanie, Stale Popov, Gergi Abadziev, Zivko Tchingo, Slavko Janevski, Vlado Malevski, Tasko Georgievski  de Macédoine et d’autres. Puis, le spectre des thèmes s’élargie de plus en plus, de même que la sensibilité poétique et le rapport à la tradition. L’exprésion poétique se modernise à travers l’adoption des poétiques modernes des littératures plus développées car la communication interlittéraire s’intensifie parallèlement à l’activité des traducteurs. Les Anthologies de la poésie et de la prose réalisées dans les langues balkaniques  aident beaucoup au développement des interférences littéraires et de l’interpénétration culturelle. C’est par cette voie, entre autres, que dans ces régions on a acquis une connaissance plus approfondie des poétiques de Vasko Popa, de Miodrag Pavlovitch, de Tomaz Shalamun, de Dimko Debeljanov, d’Angel Dumbraveanu, Alexandru Caprariu, puis  de G. Seferis (Prix Nobel), Janis Ritsos, Elitis, Viktoria Théodorou, de Kostas Valetas, un des traducteurs les plus connues de plusieurs auteurs macédoniens en grec. Le style moderne  de son célèbre roman, les Migrants, (traduit en macédonien en 2004 par Pascal Guileski), a attiré l’attention par les desriptions des conditions de vie difficilles des migrants des peuples pauvres des Balkans de la diaspora qu’il met en scène. En nous présentant des personnages confrontés à la séparation – d’avec leurs proches, leurs pays, l’objet de leurs desires - le conteur nous donne des récits qui s’ouvrent à une reflexion sur le fonctionnement de l’être humain pour nous offrir un regard en direct sur les potentialités intérieures de l’homme. De sujets semblables se retrouvent, par exemple, chez les auteurs macédoniens, tels Anton Panov, Risto Krle, Kole Casule etc.  On connaît aussi en traduction (de la même année 2004), la poésie de Vassilis Papas, de Janis Ifandis, le célèbre héritier de l’illustre Séféris. ainsi que celle de Dimitris P. Krainotis, en traduction toute récente de 2009, aussi bien que la poésie  des écrivains albanais distingués, Fan Noli, Patro Marko, Dritero Agolli, Betim Mune, Dzevair Spahiuo et  de Fatos Arapi, le lauréat de la “Couronne d’Or” des Soirées de Struga 2008 et d’autres. C’est ainsi égalemt qu’on a pu lire en traduction du macédonien en de nombreuses autres langues,  les valeurs méditatives d’un Blaze Koneski et Aco Sopov, la poésie lyrique et réflexive de Mateja Matevski, l’expression  symboliste d’Eftim Kletnikov, le surréalisme et le fatastique de Radovan Pavlovski et de Vlada Urosevic, les métaphors originales et hérmétiques de Petre Andreevski, la poésie épique et lyrique en même temps  de Hassan Merdzan ou, très  sensible, d’Adem Gajtani etc.   
          On doit le reconnaître,  la manifestation Les Soirées poétiques de Struga, en tant que festival  éminent de la poésie mondiale qui s’organise chaque été en Macédoine,  apporte une précieuse contribution en augmentant les possibilités de fructueuses rencontres d’ écrivains illustres et de multiples cultures  par quoi on  se lient les amitiés, s’établissent des contacts de coopérations, se développe le gout de la lecture, de traductions, de discussions qui se déroulent au cours des Symposiums consacrés à la vie des  lettres, la poésie en particulier, etc. L’UNESCO y prend part aussi par l’attribution du prix “Jeune Struga” au meilleur jeune poète du monde entier. Pour cette année, 2009, le Prix a honnoré la poésie du  jeune  Sénégalais Ousman Sar-Sarouss.
          En ce qui concerne l’art dramatique, grace  à la  curiosité constante des écrivains et des metteurs en scène, à un niveau international, pour les divers  aspects de l’écriture dramatique moderne, les nouvaux accents du théatre macédonien furent introduits dès les premières pièces de Kole Casule (vers les années 70 du XXe siècle) et portaient déjà des indices de la modernité qui, bientot, recurent des caractéristiques de l’universalisme (les pieces de  Goran Stefanovski, Rusomil Bogdanovski, Jordan Plevnes, Venko Andonovski). Chez les écrivains de la fin du XXe et du début du XXIe siècle (Dejan Dukovski, entre autres) prédominent surtout les tons et les manières du postmodernisme. Dans ce sens nous remarquerons que les écrivains dans le domain du drame des régions balkaniques/sud-est européennes, malgré les différences qui reflètent leurs propres impulsions, étaient aussi imprégnés de ces dialloges interlittéraires qui menaient vers la modernisation de l’expression du genre, en tenant compte toujours de ne pas briser leur authenticité. Au fond, la diversité de ces  nombreuses cultures éveillait l’intérêt pour leur interpénétration,  par laquelle s’alimentait, à coup sur, l’évolution de la littérature en général.
         
Pour conclure


          Notre approche avait pour objet de poursuivre, dans un espace de cultures nombreuses, de nationalités diverses et de multilinguisme, l’aspect de la dimension interculturelle en tant que compétence communicative qui fait appelle non seulement à la langue et à l’identité, mais aussi à des systhèmes  littéraires différents. Nous étions donc amenés  à identifier ces relations interculturelles comme processus naturels et complexes, permettant d’aquérir des connaissances /du savoir sur la réalité d’une culture étrangère donnée. Ces échanges du savoir peuvent donc être mutuellement enrichissants et nous avons essayé de mettre en évidence que le besoin de communiquer intègre en soi un intérêt  toujours plus large et se situe au niveau  universel. Il faut noter aussi que, quand la communication interculturelle est réussie, confiante c’est-à-dire fondée sur l‘étique et inspirée par le respect mutuel des peuples et de leur identitée, elle peut être remarquable et empêcher aussi la naissance des malentendues,  ou même des conflits.